S’installer n’est pas donné à tout le monde
Les résultats du projet Casdar Renouer sur l’installation en agriculture ont été présentés le 10 février à l’Institut de l’élevage. Entre reconnaissance sociale, niveau de formation, accès au foncier et au capital, les enjeux autour de l’installation sont toujours aussi stratégiques.
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« Les candidats à l’installation ne partent pas avec la même quantité de ressources », estime Jade Ballot, doctorante en sociologie avec l’Institut de l’élevage (Idele), dans le cadre du projet Casdar Renouer. Et, effectivement, les profils sont très différents : personnes non issues du milieu agricole et ayant travaillé à l’extérieur qui arrivent avec un capital, enfants d’agriculteurs qui baignent dans les codes du milieu depuis leur enfance et qui s’installent sur la ferme à 18 ans ou encore jeunes salariés reprenant une ferme. In fine, les chances et les équilibres ne sont pas les mêmes. « La profession agricole est une catégorie socio-professionnelle avec un patrimoine plus élevé que la norme, rappelle William Loveluck, responsable études et innovation à la fédération Terre de Liens. Cela va faciliter l’accès des enfants d’agriculteurs, mais bloquer certaines installations car de nombreux porteurs de projet n’ont aucun capital de départ. »
Quelques-uns ayant travaillé à l’extérieur apportent une partie de leur capital, mais souvent dérisoire par rapport au montant des investissements nécessaires, notamment en élevage. « La dotation jeune agriculteur (DJA) n’est pas non plus accessible aux plus de 40 ans alors que les personnes de plus de 40 ans s’installant en agriculture représentent presque un tiers des installations (27 %) », relève-t-il. Et de préciser : « Il existe une méconnaissance de la part des candidats sur d’autres modes de financement comme les prêts d’honneur ou le portage foncier. »
Le milieu agricole, un monde « fermé »
« Lorsque vous êtes non issu du milieu agricole, il y a un coût élevé de transaction entre le métier d’avant et celui d’agriculteur », continue-t-il. Autrement dit, la personne peut sentir une forme de déclassement social liée à une perte de rémunération, de congés, un travail très physique, aggravé par le regard de la famille s’il n’est pas soutenant. À cela s’ajoute une profession agricole qui va mettre spontanément à distance certains profils. « Il est toujours beaucoup plus facile de s’installer quand on vient du milieu. Il y a d’office une reconnaissance de la place que peut prendre le porteur de projet, même auprès des conseillers et des infrastructures. »
D’après Marie-Isabelle Le Bars, chargée de mission installation transmission à la chambre d’agriculture de Bretagne, « le public féminin et les personnes non issues du milieu agricole (Nima) ont fait remonter plusieurs freins. Le premier, qui n’est pas forcément le plus agréable, est que le milieu agricole n’est pas si attractif que cela. Il ressort comme un monde fermé, avec des difficultés pour y être intégré. Arrivent ensuite la complexité administrative, le sentiment de déclassement avec la pénibilité du travail, la baisse de rémunération et l’isolement, puis l’accès au foncier et enfin au capital ». Sur les 2 000 porteurs de projet qui se présentent au point accueil installation (PAI) de Bretagne, seule la moitié s’inscrira dans une démarche d’installation et de suivi du parcours. Ces résultats proviennent d’une étude, menée par la stagiaire Inès Gobé en 2024, à la chambre d’agriculture de Bretagne.
Fermes à reprendre, un décalage entre offre et demande
« Nous avons une installation pour deux départs. En élevage, c’est une sur quatre », indique Marie-Isabelle Le Bars. Il existe « un décalage entre l’offre des fermes à reprendre, souvent trop grandes, et la demande des porteurs de projet. En outre, nous avons toujours des cédants qui rêvent de trouver leurs “enfants adoptifs”. Les porteurs de projet qui se présentent au PAI ont des envies de liberté, d’entrepreneuriat, de lien avec la nature », remarque-t-elle.
Sur 2 000 porteurs de projet accueillis au PAI, seuls 1 000 resteront. On perd la moitié des porteurs de projets !
MARIE-ISABELLE LE BARS, chargée de mission installation transmission à la chambre d’agriculture de Bretagne
Et c’est parfois la douche froide face à des codes sociaux à acquérir, un foncier difficile à trouver, une complexité administrative, un « jargon » et une forêt de sigles. PAI, RDI, PDE, DJA, PPP, DPB, ICHN, DDT, DDPP (1), Nima, etc., ils ne manquent effectivement pas dans la profession. Aussi insiste-t-elle sur l’importance d’en avoir conscience lors de l’accueil des « aspirants », comme aime à les appeler Jade Ballot. Marie-Isabelle Le Bars constate aussi une temporalité assez longue entre l’idée du projet et sa réalisation, en lien avec l’acquisition de compétences à travers les formations, le statut de cotisant solidaire ou de conjoint collaborateur.
Formation et stratégie de valorisation
« Les hors cadres familiaux (HCF) sont mieux formés et ont souvent un autre diplôme de l’enseignement supérieur, ce qui est encore plus marqué dans le cas des femmes qui s’installent et qui vivent des freins bien spécifiques », souligne Christophe Perrot, chargé de mission économie et territoire à l’Idele. Il réaffirme l’importance de la formation « pour compenser le manque de culture agricole » chez ces profils, avec « une stratégie de création de valeur (bio, circuits courts) afin de compenser le manque de surface liée à la difficulté d’accès du foncier ».
Redécouper une ferme pour faire correspondre l’offre à la demande est une vraie ingénierie.
WILLIAM LOVELUCK, responsable études et innovation à la fédération Terre de Liens
En élevage bovin, le salariat va souvent être la porte d’entrée pour une installation. En Bretagne, en 2025, 32 % des HCF sont tout de même issus du milieu agricole et 22 % des non issus du milieu agricole s’installent dans un cadre familial (un membre du couple qui rejoint le conjoint installé, par exemple). Ces chiffres valident l’idée de Jade Ballot soutenant que « devenir candidat à l’installation est plus un travail de construction sociale » (lire l’encadré ci-dessus) et, que plus la personne a baigné dans le bouillon de culture agricole, plus elle aura de chances de réussite dans son projet. Dans certaines situations, mettre un pied dans le milieu comme cotisant solidaire permet d’avoir plus facilement des informations et d’accéder ensuite au foncier. « Les informations sur le foncier libre ne circulent pas beaucoup », avise William Loveluck. En Bretagne, sur les 2 000 personnes venues au PAI, de 15 à 20 % ne s’installent pas faute de foncier disponible.
(1) PAI : point accueil installation ; RDI : répertoire départ installation ; DJA : dotation jeune agriculteur ; PDE : plan de développement de l’exploitation ; PPP : plan de professionnalisation personnalisé ; DPB : droit à paiement de base ; ICHN : indemnité de handicap naturel ; DDT : direction départementale des territoires ; DDPP : direction départementale de la protection des populations
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